04 janvier 2008

Sans démocratie, pas de réformes

Pour imposer des réformes impopulaires, certains songent à la manière forte. L'exemple de Singapour - cette cité-Etat gérée comme une entreprise et qui vient de prendre une part au capital de la grande banque suisse UBS - frappe les esprits. Le succès de Singapour tient au fait que l'économie y jouit de la plus grande liberté, tandis que le régime, fondé par Lee Kuan Yew et dirigé par son fils Lee Hsien Loong, contrôle de près les citoyens ; ils sont privés des libertés élémentaires et appelés à se plier à la stratégie de l'Etat-entreprise.

Par ailleurs, l'essor de la Chine montre que la démocratie et l'économie de marché ne vont pas nécessairement de pair, à l'opposé de ce qu'on pensait depuis des décennies ; il s'avère que l'autoritarisme politique et l'esprit d'entreprise cohabitent très bien, un certain temps du moins. Le Chili d'Augusto Pinochet avait connu la dictature politique et la libéralisation de l'économie, un paradoxe qui perdura quinze ans.

Il semble que la mondialisation incite certains Européens à relativiser leurs critères, d'autant que l'Union européenne est marquée, elle aussi, par une carence démocratique. On n'a jamais autant parlé des droits de l'homme. Mais on n'a rarement courtisé à ce point les dictateurs riches et brutaux, qu'ils viennent de Chine populaire ou de Libye. Au terme d'une campagne électorale scandaleuse et d'un scrutin nauséabond, le président français félicite le président russe, qui pervertit la démocratie dans son pays. Et nombre d'observateurs font preuve de la plus grande indulgence à l'endroit de l'autoritarisme de Vladimir Poutine. Plus personne ne s'offusque du fait que la dictature (ou « démocrature ») singapourienne ait son mot à dire dans une des plus grandes banques européennes.

Bien entendu, nul ne met vraiment en cause la démocratie. Mais à force de côtoyer des régimes autoritaires, cela pourrait finir par détonner.

Or l'expérience montre qu'en Europe, les pays dotés d'une démocratie forte sont plus aptes à se moderniser. Qui prend les citoyens de l'Union européenne au sérieux réveille leur sens de la réalité et de la responsabilité, ce qui les dispose à accepter le changement et à faire des sacrifices le cas échéant. Tel est le cas de la Scandinavie. Au Danemark d'abord, puis en Finlande et en Suède, les gouvernements de droite et de gauche ont flexibilisé le marché du travail, rénové les systèmes sociaux, libéralisé l'économie et ouvert les marchés. Ils ont rencontré nombre de résistances, mais ils ont gagné parce que la confiance régnait. Cette dernière s'est instaurée dès lors que chacun avait son mot à dire. En Scandinavie, c'est le citoyen qui compte, rien ne se fait sans son aval. Rien n'est plus moderne.

De même les Britanniques, avec leur longue et belle tradition démocratique, la plus ancienne d'Europe, furent les premiers à adhérer aux grandes réformes. De Margaret Thatcher à Tony Blair, la faculté de poursuivre pendant trois décennies un projet rénovateur ne tient pas au hasard. Il en va de même pour les Pays-Bas, où le Parlement est probablement l'un des plus vivants au monde ; de fait, les Néerlandais furent les pionniers des réformes en Europe continentale.

Et le « miracle autrichien » - avec une croissance inédite et un chômage presque résorbé - commença en l'an 2000, quand sauta la « grande coalition » entre la gauche et la droite qui ankylosait le débat démocratique depuis treize ans. Or l'Autriche fait à nouveau du surplace depuis qu'elle se retrouve sous la chape d'une « grosse Koalition ».

Les pays européens où la démocratie est mal en point prennent du retard. Il y a la Belgique avec son désordre institutionnel qui débouche sur un chaos permanent. Il y avait l'Italie de Silvio Berlusconi. Il s'arrogea les pleins pouvoirs politiques, économiques et médiatiques mais ne réalisa pas une seule réforme d'envergure, ce fut le fiasco de l'autoritarisme. Prenez l'Allemagne, où, avant la refonte du fédéralisme en 2006, les Etats fédéraux contrecarraient le Parlement élu par le peuple. Prenez la France, où l'Assemblée nationale est l'un des Parlements les plus faibles d'Europe, même si le président Nicolas Sarkozy a promis de mieux le respecter.

La « rue » et les grèves aussi inutiles qu'inévitables ne seraient pas des institutions françaises si la courroie de transmission entre les dirigeants et la société fonctionnait. L'autoritarisme du système politique éloigne la classe politique des citoyens.

Pour réussir sa stratégie de modernisation, bien au-delà du programme de Lisbonne, qui devait porter l'Europe à la pointe du progrès, mais dont les Européens connaissent à peine l'existence, l'Union devra progresser sur le chemin de la démocratie. « Lisbonne » est le reflet d'une approche « top-down » technocratique, relativement autoritaire vu la façon dont le programme a été décidé par les chefs d'Etat et de gouvernement, sans vraiment consulter les Parlements. Or il est anachronique de moderniser les marchés et les systèmes sociaux européens sans moderniser et donc développer la démocratie européenne. De surcroît, il s'agira d'instaurer partout, à commencer par la France, la concertation entre partenaires sociaux : L'« empowerment » des citoyens devrait être au coeur d'un « nouveau Lisbonne » (qui ne portera certainement plus le nom d'une capitale où se réunissent les dirigeants européens).

Une approche autoritaire ou technocratique est vouée à l'échec, elle ne peut qu'ajouter à la déception. Pour être fidèles à eux-mêmes, les réformistes doivent faire l'apprentissage du pouvoir partagé non seulement entre les pays membres de l'Union, mais aussi dans le cadre d'un partenariat social. Pour l'Union européenne instaurée par Jean Monnet, Robert Schuman et d'autres pour répondre aux tentations autoritaires et aux menaces totalitaires, la manière forte ne peut être une référence.

ROGER DE WECK est éditorialiste.

http://www.lesechos.fr/info/france/4662190.htm

Posté par pylame à 14:12 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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